| ENQUÊTE DU JUGE TREVIDIC |
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| 22-02-2012 | |
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APRÈS LE RAPPORT DES EXPERTS
LA POSITION DE FRANCE-TURQUOISE
Le juge Marc Trévidic vient de rendre public le rapport des experts chargés de déterminer de façon scientifique d’où avaient été tirés les missiles qui ont abattu l’avion du président Habyarimana. Ce rapport contredit au moins partiellement les conclusions du juge Bruguière.
Cette divulgation a provoqué des réactions évidemment contrastées. Les thuriféraires habituels du régime de Kigali exultent en affirmant péremptoirement que ce rapport exempte définitivement le FPR de toute responsabilité, tandis que les associations d’opposants en exil mettent en doute les conclusions des experts, voire l’honnêteté des juges.
Déjà, certains commencent à sous-entendre que la France aurait pu être mêlée à l’attentat.
L’association France-Turquoise, pour sa part, estime que ce volumineux rapport de 400 pages mérite d’être examiné de près avant toute prise de position catégorique. Elle estime également qu’il ne s’agit que d’un des aspects du dossier qui doit être confronté aux autres éléments, notamment aux témoignages déjà recueillis ou à venir.
C'est pourquoi elle estime intéressant de reprendre les analyses d'experts et spécialistes de la région qui se sont penchés sur ce rapport, textes qu'on trouvera ci-dessous.
Quelles que soient les conclusions définitives de l’enquête, elles ne remettront pas en cause le combat de l’association qui concerne d’abord et avant tout les allégations scandaleusement mensongères portées par le régime de Kigali à l’encontre de la France et des militaires de l’opération Turquoise accusés d’avoir aidé puis protégé les génocidaires rwandais.
Jean-Claude Lafourcade
Texte du colonel Robardey dans" l'Afrique Réelle"
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Commentaires du Col. Marchal sur le rapport balitico-acoustique
Rapport d'expertise sur l'attentat du 6 avril 1994. L'arbre qui cache la forêt
Sur le plan de la stratégie de communication, le battage médiatique qui a entouré (il serait plus exact de dire "précédé") la divulgation du rapport d'expertise sur l'attentat du 6 avril 1994 me laisse admiratif. Une fuite, qui a tout l'air de ne pas être fortuite, a permis à la Propaganda-Abteilung du régime de Kigali d'activer ses réseaux et de distiller enfin "La Vérité", que la grande majorité des médias a repris en chœur sans s'être donné la peine de lire et d'analyser le contenu dudit rapport d'expertise.
Voilà ce que l'on peut appeler de la conscience professionnelle bien comprise. Il est à remarquer que cette même précipitation s'était également manifestée, en décembre 2009, lors de la publication du rapport Mutsinzi[1]. Dans pareille condition, comment le simple citoyen peut-il encore s'informer objectivement ? Des titres tels que, "Rwanda, la preuve d'un génocide planifié"[2], "Habyarimana : un rapport disculpe le clan Kagame"[3], "Un rapport technique qui fait basculer l'histoire"[4], "Rwanda : révélation sur l'attentat qui a été le signal du génocide"[5], "Attentat du 6 avril 1994 : la vérité contre le négationnisme du génocide du Rwanda"[6], sont suffisamment expressifs pour se passer de tout commentaire.
Les circonstances actuelles se prêtent plutôt bien pour rappeler certaines réalités qui prévalaient au moment de l'attentat.
L'attentat aurait été perpétré par le noyau dur du régime qui avait décidé de se débarrasser d'un Président décidément trop mou à leur goût.
Le problème de pareille assertion est qu'elle méconnaît totalement la situation politique du mois de mars 1994. En effet, même les "extrémistes" avaient tout intérêt à ce que le processus de paix se déroule paisiblement jusqu'à son terme. Le point final de ce processus était l'organisation d'élections libres. Celles-ci allaient se solder par un vote à caractère ethnique : à quelques exceptions près, les Hutu voteraient pour des Hutu et les Tutsi feraient de même.
Dès lors, le FPR[7] savait, dès le début 1994, qu'il n'obtiendrait jamais la majorité nécessaire au sein de l'Assemblée nationale pour agir comme il l'entendait. Quel pouvait bien être l'intérêt de la CDR[8] de faire capoter le processus de paix alors que tous les autres partis (sauf le FPR) avaient marqué leur accord pour que la CDR obtienne un siège au sein de l'assemblée nationale de transition (ANT) et soit ainsi intégrée au processus de paix.
C'est sur base de cet accord, auxquels les ambassadeurs en poste à Kigali avaient pris une part active, que le gouvernement de transition et l'ANT devaient être mis en place le 25 mars 1994. Cette avant-dernière tentative, tout comme celle du 28 mars qui fut la dernière, se soldèrent par un échec. Le FPR avait décidé de jouer la politique de la chaise vide. En l'absence du FPR, les institutions de transition ne pouvaient pas être mises en place. Si ce dernier avait réellement voulu participer au jeu démocratique, il aurait pris la place qui lui revenait sur l'échiquier politique et aurait participé au développement d'un nouvel avenir pour tous les Rwandais. Mais de toute évidence, pareil projet n'entrait pas dans sa vision des choses. C'est à propos de l'échec de ces deux dernières tentatives de mise en place des institutions de transition et concernant le FPR que M. Jacques-Roger Booh Booh[9] écrit : Son masque venait de tomber. Il avait longtemps caché son jeu. Mais, cette fois, les choses étaient claires. (…) Tout laissait donc croire que ce mouvement était contre la paix[10].
Le piège de Dar es-Salaam.
Le 6 avril 1994, le président Habyarimana et le chef d'état-major des FAR[11] s'envolent vers la Tanzanie pour un sommet régional organisé à l'initiative du président ougandais Yoweri Museveni. Pour des raisons de sécurité, jamais, depuis l'attaque surprise du FPR en octobre 1990, le chef de l'Etat et le général Nsabimana[12] n'avaient quitté le pays en même temps. Déjà la veille, 5 avril, le président Habyarimana s'était interrogé sur l'intérêt soudain du président Museveni pour la question burundaise[13] et l'insistance exprimée par l'organisateur quant à la présence indispensable du chef d'état-major des FAR.
Arrivés vers 10 heures sur place, ce n'est qu'en début d'après-midi que les discussions débutent réellement. Celles-ci, selon plusieurs témoins, sont manifestement tirées en longueur par le président Museveni. Avec pour conséquence, l'impossibilité pour le chef de l'Etat rwandais de rentrer de jour à Kigali. Un entretien impromptu eut encore lieu à l'aéroport, retardant d'autant le départ. Tant et si bien que le président Habyarimana sollicita de son homologue tanzanien de pouvoir passer la nuit sur place. Cette demande fut diplomatiquement refusée sous prétexte que les services du protocole n'avaient pas prévu cette prolongation de séjour.
Le décollage du Falcon 50 eut finalement lieu vers 19h30. Or, le plan de vol initial, connu des autorités tanzaniennes, prévoyait un retour à Kigali pour 17 heures. Ceci offrait la souplesse nécessaire, en cas de petit retard, pour être de retour avant le crépuscule, conformément aux procédures de sécurité. Une différence de plus de trois heures par rapport au timing initial n'a rien de fortuit. Ce jour-là, le président Habyarimana et le général Nsabimana devaient absolument rentrer de nuit.
Finalement, lorsque l'attentat fut connu à Dar es-Salaam, la délégation rwandaise qui s'y trouvait encore fut désarmée et ne fut pas autorisée à regagner le Rwanda, malgré la présence sur place des moyens aériens nécessaires. Etrange manière pour un pays hôte de compatir à la désolation de leurs "frères" rwandais. Comme si la mort du président Habyarimana en faisait subitement des ennemis.
Admettons que les extrémistes soient responsables de l'attentat. Et puis, après l'avoir perpétré, qu'ont-ils fait ?
En tout état de cause, dans les heures qui suivirent cet attentat, la structure qui l'aurait pensé et exécuté est restée étrangement absente. Rien de ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à un coup d'Etat n'a pu être observé à Kigali ou ailleurs dans le pays.
Tout d’abord, quand, à la suite de l’attentat, je me suis retrouvé avec le général Dallaire à la réunion du comité de crise qui s’est tenue à l’état-major des FAR, je n’ai pu que constater que j'étais en présence d’hommes profondément bouleversés et désemparés par ce qui venait de se passer et non face à des conspirateurs heureux du bon aboutissement de leur projet. Leur démarche n'avait d'autre but que d’évaluer les conséquences de la disparition du chef de l’État et du chef d’état-major de l’armée afin d’éviter que ce vide du pouvoir ne débouche sur l’anarchie.
Sans la moindre ambiguïté possible ils ont fait appel à la MINUAR pour les aider à gérer cette crise issue de l’attentat et aussi pour répercuter vers le Conseil de Sécurité l’expression de leur volonté de voir les institutions de transition se mettre en place le plus rapidement possible, conformément aux accords d'Arusha. Si des organisateurs de l’attentat s’étaient trouvés à ce moment-là autour de la table, cette réunion se serait déroulée de manière bien différente et qui plus est, dans pareille éventualité, j’ai de sérieux doutes que le général Dallaire et moi-même aurions été conviés à y participer.
À ce manque de prise en main du pouvoir, par l’une ou l’autre faction connue pour son opposition supposée au processus de paix ou à la personne du chef de l'Etat, correspond par contre le démarrage immédiat d’une offensive militaire d’envergure du FPR. Cette offensive, en totale contradiction avec les accords de paix d'Arusha, se terminera trois mois plus tard par une conquête sans partage du pouvoir. J'ai déjà eu l'occasion d'expliquer dans les colonnes de "Rencontres pour la Paix" qu'il est impossible de profiter d'une opportunité comme la disparition du président Habyarimana et du général Nsabimana, pour improviser une offensive générale mettant en œuvre de nombreuses unités aux missions totalement différentes. Bien au contraire, pareil engagement ne peut qu’être le résultat d’un processus majeur de préparation comportant la conception de la manœuvre sur le plan stratégique, la diffusion des ordres jusqu’aux plus petits échelons et la mise en place de milliers d’hommes, dans les positions de départ, prêts à réagir à l’ordre d’exécution.
Tout cela ne s’organise pas au claquement de doigts, mais exige au contraire des délais importants et incompressibles. Il ne faut pas être un grand stratège pour comprendre ce genre de contrainte, c’est une question de bon sens élémentaire. A ceci s'ajoute également le fait que le FPR n’aurait pas été en mesure d’assurer le punch et la continuité de son offensive sans la constitution préalable de stocks importants de munitions, d’armements, d’équipements et de matériels divers.
Bref, une logistique à l’échelle des moyens humains mis en œuvre durant plus de trois mois d’opérations. Il n’y a aucun miracle en la matière, pas d’opérations militaires sans logistique adaptée. Il se fait que, fin mars 1994, le service de renseignement des FAR avait parfaitement localisé ces stocks dans la zone frontalière en Ouganda. On est en droit de se demander pour quelle raison la MONUOR[14] dont la mission était précisément de déceler ce genre de préparatifs n'a rien vu, alors que les observateurs en place avaient depuis pas mal de temps renseigné l'existence d'un intense trafic de camions à la nuit tombée ?
Les considérations qui précèdent méritent attention. Elles devraient, à tout le moins, susciter la réflexion et amener le lecteur à réaliser que le contexte dans lequel l'attentat du 6 avril 1994 a été perpétré n'est pas aussi simpliste que d'aucuns voudraient bien le faire croire.
Quant au rapport d'expertise proprement dit, demandé par les magistrats instructeurs Marc Trévidic et Nathalie Poux, je voudrais exprimer certaines interrogations qui me sont venues à l'esprit lors de sa lecture. Mon propos n'est pas de m'immiscer dans les aspects techniques pour lesquels je n'ai guère de compétence, mais plutôt d'aborder plus spécifiquement deux aspects, parmi d'autres, de la méthode de travail utilisée. En effet, il ne suffit pas de disposer d'experts et de matériels à la pointe des connaissances techniques, encore faut-il que les éléments de base retenus pour alimenter l'expertise soient fiables et corrects à 100%.
Les témoins et leurs témoignages.
Ce point, me paraît être le tendon d'Achille du rapport d'expertise. En effet, les conclusions des experts sont basées sur un nombre assez réduit de témoins, quinze témoignages ont été modélisés. Au regard des 53 missiles sol-air qui ont été étudiés afin de déterminer le système d'arme le plus susceptible d'avoir été mis en œuvre, ce nombre de témoins me paraît plutôt anémique. D'autant plus que le témoignage de plusieurs d'entre eux a été jugé trop peu concluant pour être exploité par les experts. Par contre, les témoins 2 & 3 dont il est tenu compte et qui se trouvaient à quelques mètres l'un de l'autre ont une divergence de 48° dans l'observation de la direction de départ des missiles.
Comment ne pas s'étonner, aussi, qu'aucun témoin de la zone de Masaka n'a été auditionné pour cette expertise[15]. Pourtant plusieurs d'entre eux ont bel et bien, in tempore non suspecto, témoigné de ce qu'ils avaient observé le 6 avril 1994 vers 20Hr30. Certains de ces témoins sont toujours en vie et je suis convaincu qu'un minimum de recherche et l'assurance de la confidentialité auraient permis de les entendre.
En tout cas, pareille absence porte le flanc à la critique et suscite la question bien légitime : comment, concrètement, s'est opéré le choix des témoins ? Avec comme question subsidiaire : le domaine de recherche des experts n'a-t-il pas été orienté à dessein ? En l'occurrence, je ne peux m'empêcher d'y voir une certaine similitude avec le choix opéré par la commission Mutsinzi. Celle-ci, déjà, n'avait pas jugé utile, parmi les 557 témoins rwandais contactés, d'interroger l'un ou l'autre habitant de Masaka et environs, sous prétexte que : Faute de connaissance technique minimum, leurs récits sont peu clairs sur la nature des phénomènes observés et parfois même invraisemblables[16].
A la lecture du dossier on se rend parfaitement compte que les experts accordent une grande pondération aux témoignages des docteurs Daubresse et Pasuch ainsi qu'à celui du lieutenant-colonel (à l'époque) Grégoire de Saint Quentin. C'est, en grande partie, sur base de leurs témoignages que les experts privilégient deux positions de tir possibles très proches de leurs habitations[17] et excluent les deux positions de tir potentielles dans la vallée de Masaka. Or, le 13 avril 1994,donc cinq jours après l'attentat, le docteur Daubresse déclare ce qui suit à l'auditorat militaire belge : J'ai vu, regardant en direction de l'est (NDLR : c'est-à-dire proche de la direction de Masaka), monter de la droite vers la gauche, un projectile propulsé par une flamme rouge-orange (…) distance maximale 5 km de notre localisation. La distance minimale très difficile à apprécier est de l'ordre de 1 km (…). Le même jour le docteur Pasuch confirme la déposition de son collègue Daubresse. Ces dépositions faites quelques jours à peine après l'événement ne correspondent en aucun cas à la conclusion de l'expertise.
La position du Falcon au moment de l'impact fatal.
Des extraits d'une lettre rédigée par le pilote du Falcon, Jean-Pierre Minaberry, figurent dans le rapport[18]. Il y exprime l'inquiétude de l'équipage due à la crainte que le bataillon du FPR cantonné à Kigali soit en possession de missiles sol-air[19]. On peut dès lors raisonnablement penser que le pilote, en plus de procédures d'approche différentes, a également envisagé l'une ou l'autre parade d'urgence dans le cas où l'avion aurait été la cible d'un tir de missile. Il est, en effet, expressément fait mention, dans le rapport d'expertise, de cette éventualité[20]. Or, dans leur analyse, les experts n'envisagent qu'une approche normale, c'est-à-dire parfaitement horizontale avec une légère inclinaison du nez de l'avion de 3° vers le bas.
Nous savons que le premier missile a raté le Falcon. Selon certains témoins ceci l'aurait déséquilibré ou, autre hypothèse, entraîné une manœuvre de dégagement. Ceci est tout à fait plausible de la part d'un pilote militaire, préoccupé de surcroît par ce type de menace[21]. Dès lors, en cas de dégagement, la position de l'avion n'est plus la même que celle envisagée par les experts. Or, ceux-ci ont exclu les deux positions de tir de Masaka à cause de leur éloignement, mais aussi au motif que de cette zone le second missile ne pouvait pas impacter l'aile gauche du Falcon[22]. Pour quelle raison les experts n'ont-ils pas procédé à une simulation afin de s'assurer, si dans une autre position que l'horizontale, l'avion ne pouvait pas être atteint à l'aile gauche à partir de Masaka ?
Conclusion
Bien tortueux sont les chemins qui mènent à la vérité. Quoi qu'il en soit, l'attentat du 6 avril 1994 reste un crime dont les auteurs devront répondre un jour ou l'autre. Toutefois, prenons garde que cet acte terroriste soit en réalité l'arbre que certains tentent d'agiter afin de cacher la forêt. L'attentat est une chose. Les crimes de guerre, les crimes contre l'humanité voire de génocide, commis depuis 1990 dans la région des Grands Lacs au nom d'une idéologie totalitaire revancharde, en sont une autre. Ne nous laissons pas prendre au piège dans lequel certains voudraient engluer, une fois de plus, la communauté internationale. Peu importe les commanditaires de l'attentat d'avril '94, ceci n'exonère en rien la responsabilité du FPR et de ses dirigeants pour les crimes imprescriptibles dont ils se sont rendus coupables depuis leur attaque du 1er octobre 1990.
Gardons en mémoire les différents rapports établis, au fil des années et au nom de l'ONU, par Robert GERSONY, Roberto GARRETON, Navanethem PILLAY ; ceux provenant d'Amnesty international, Human rights watch, African rights, International rescue committee, la Fédération internationale des droits de l'homme, l'Organisation de l'unité africaine ; sans oublier les rapports réguliers rédigés, depuis 2000, par un groupe d'experts à l'intention du Secrétaire général de l'Onu sur le pillage des ressources minières de la RDC. Ces rapports sont autant d'actes d'accusation dont l'actuel régime rwandais devra un jour rendre compte devant la justice internationale.
Luc Marchal
15/02/2012
[1] Du nom du président de la commission d'enquête rwandaise sur les causes, les circonstances et les responsabilités de l'attentat du 06/04/1994 contre l'avion présidentiel rwandais FALCON N° 9XR-NN.
[2] Libération.
[3] Agence AFP.
[4] Colette Braeckman.
[5] Nouvel Observateur.
[6] Le Monde
[7] Front patriotique rwandais (mouvement politico-militaire de la diaspora Tutsi).
[8] Coalition pour la défense de la République, ce parti reconnu comme extrémiste Hutu avait refusé, suite aux accords d'Arusha, de s'intégrer au processus de paix. En mars 1994, il avait décidé, avec l'accord des autres partis (sauf le FPR) de s'intégrer à ce processus.
[9] Chef de la mission de l'ONU au Rwanda ( MINUAR ).
[10] J-R Booh Booh, Le patron de Dallaire parle, éditions Duboiris 2005, p. 115.
[11] Forces armées rwandaises.
[12] Chef d'état-major des FAR.
[13] La situation interne du Burundi et les risques pour la sous-région constituaient les thèmes de cette réunion.
[14] Mission d'observation des Nations Unies Ouganda-Rwanda dont le chef était le général Dallaire.
[15] Il est bien question, p. 39 du rapport, de l'audition d'un témoin à Masaka, le 17 septembre 2010, mais aucune trace de son éventuel témoignage ne se trouve dans le rapport d'expertise.
[16] Rapport Mutsinzi p. 56.
[17] Un peu plus de 200 mètres pour la plus éloignée.
[18] p. 178 & 179 du rapport d'expertise.
[19] Cette même préoccupation m'a été exprimée par le Colonel Cussac (Attaché Défense français) au cours du mois de mars 1994.
[20] p. 183 et C2 du rapport d'expertise.
[21] Selon les témoins, l'intervalle de temps entre le premier et le second missile oscille entre 2 secondes (p. 73) et 10 secondes (p. 263).
[22] Les dégâts observables à l'aile gauche montrent qu'ils sont dus à l'impact du missile et l'explosion du kérosène.
Analyse de Bernard Lugan
Ce ne sont pas leurs conclusions que les juges Trévidic et Poux communiquèrent aux parties (défense, parquet et parties civiles) le mardi 10 janvier 2012, mais simplement le rapport des experts techniques (balistique, acoustique etc.,) mandatés pour les éclairer sur la question de savoir d’où furent tirés les missiles qui, le 6 avril 1994, abattirent en vol l’avion du président Habyarimana.
Ce document qui sera soumis à contre-expertise ne constitue qu’un élément du volumineux dossier concernant l’assassinat du chef de l’Etat rwandais. Simple étape dans la procédure, il ne permet aucune extrapolation car il ne dit pas qui a, ou qui n’a pas, abattu l’avion présidentiel. Enfin, dans l’état actuel de la procédure et du dossier, cette pièce ne rend en rien obsolète l’ordonnance rendue par le juge Bruguière en 2006.
Revenons-en donc aux seuls faits.
Le 6 avril 1994 vers 20h 30, alors qu’il allait atterrir à Kigali, l’avion du président hutu Juvénal Habyarimana fut abattu par deux missiles portables SAM 16 dont les numéros de série étaient respectivement 04-87-04814 et 04-87-04835 ; or, comme cela a été établi devant le TPIR, l’armée rwandaise ne disposait pas de tels missiles.
La traçabilité de ces engins a été reconstituée : fabriqués en URSS, ils faisaient partie d’un lot de 40 missiles SA 16 IGLA livrés à l’armée ougandaise quelques années auparavant. Pour mémoire, Paul Kagamé et ses principaux adjoints étaient officiers supérieurs dans l’armée ougandaise avant la guerre civile rwandaise.
Trouvèrent la mort dans cet acte de terrorisme commis en temps de paix, deux chefs d’Etat en exercice, les présidents Juvénal Habyarimana du Rwanda et Cyprien Ntaryamira du Burundi, ainsi que deux ministres burundais, MM. Bernard Ciza et Cyriaque Simbizi. Parmi les victimes se trouvaient également le Chef d’état-major des FAR (Forces armées rwandaises), le général Deogratias Nsabimana, le major Thaddée Bagaragaza, responsable de la maison militaire du président rwandais, le colonel Elie Sagatwa, beau-frère du président Habyarimana et chef de son cabinet militaire, ainsi que l’équipage français composé de MM. Jacky Héraud, Jean-Pierre Minoberry et Jean-Michel Perrine, tous trois civils.
Quelques heures après l’attentat, dans la nuit du 6 au 7 avril, et alors que l’armée rwandaise avait été décapitée, les forces militaires du FPR rompirent le cessez-le-feu en vigueur depuis 1993 et entamèrent la conquête du pays. Cette offensive avait été soigneusement planifiée puisque des moyens en hommes et en matériel avaient été pré-positionnés comme cela a également été amplement mis en évidence devant le TPIR.
Paralysée par l’embargo sur les armes et les munitions qu’elle subissait [1], l’armée rwandaise fut défaite. D’immenses tueries se déroulèrent dans le pays, le génocide des Tutsi étant selon le juge espagnol Merelles (2008), doublé d’un massacre de masse des Hutu par l’APR (Armée patriotique rwandaise), commandée par Paul Kagamé.
Depuis cet attentat, deux thèses s’opposent :
1) Celle de l’attentat commis par des « extrémistes hutu » qui auraient assassiné leur propre président ainsi que leurs propres partisans qui étaient à bord de l’avion afin de pouvoir déclencher un génocide qu’ils avaient programmé et préparé.
La principale faiblesse de cette thèse est que le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) a, dans tous ses jugements concernant les « principaux responsables du génocide », que ce soit en première instance ou en appel, clairement établi qu’il n’y avait pas eu entente pour commettre ce génocide et qu’il n’avait donc pas été programmé.
2) Celle d’un attentat commis par le FPR sur ordre du général Kagamé afin de décapiter l’Etat rwandais et disposer d’un prétexte pour prendre militairement le pouvoir. Ethno-mathématiquement parlant, les élections prévues sous supervision de l’ONU allaient en effet donner une victoire automatique aux Hutu (+-90% de la population) sur les Tutsi (+-10%) et cela en dépit de leurs divisions. Cette thèse est notamment celle du juge Bruguière.
Saisi par les familles de l’équipage français et par la veuve du président Habyarimana, le juge Bruguière qui ne s’est pas rendu au Rwanda et qui a mené son enquête d’une manière classique, a rendu une ordonnance (novembre 2006) dans laquelle il accuse le président Kagamé d’avoir ordonné l’attentat qui coûta la vie à son prédécesseur.
Le juge Bruguière se fondait notamment, mais pas exclusivement, sur les déclarations et témoignages de plusieurs transfuges tutsi qui lui donnèrent force détails sur l’opération, dont les noms des membres du commando ayant abattu l’avion. L’un d’entre eux, Abdul-Joshua Ruzibiza, répéta ses accusations, sous serment cette fois, devant le TPIR et les procès verbaux des audiences concernées sont très clairs à ce sujet. Il se rétracta ensuite au sujet de ce qu’il avait déclaré au juge français, tout en confirmant ce qu’il avait dit aux juges du TPIR. Or, ses propos avaient été identiques. Puis, quelques semaines avant sa mort, il revint sur sa rétractation française et confirma devant les juges la version primitivement donnée au juge Bruguière.
L’ordonnance de soit-communiqué rendue au mois de novembre 2006 par ce dernier allait très loin puisque des mandats d’arrêt contre plusieurs membres du premier cercle de Paul Kagamé furent lancés et qu’il recommanda au TPIR (Tribunal pénal international pour le Rwanda) d’inculper le président rwandais.
Le 6 février 2008, via Interpol, le juge espagnol Merelles qui soutient la même thèse que le juge Bruguière, lança plusieurs dizaines de mandats d’arrêt contre de hautes personnalités de l’actuel régime rwandais.
Le document remis aux parties par les juges Trévidic et Poux le 10 janvier remet-il en question cet exposé du dossier ?
Non, car la seule nouveauté qu’il contient concerne le lieu du tir des deux missiles [2]. Selon le rapport d’expertise, ce lieu se situerait « probablement » dans le camp militaire de Kanombe, soit à une distance d’à peine deux à trois kilomètres de la ferme de Masaka identifiée comme point de tir par le juge Bruguière. De plus, et il est important de le préciser, cette « probabilité » n’est pas apparue aux experts balistiques à la suite d’une démonstration, mais par élimination et en raison des arguments de l’expert acoustique, ce qui devra être étayé lors de la contre-expertise.
Les juges Trévidic et Poux vont maintenant devoir confronter ce rapport d’expertise aux autres éléments du dossier.
Ils vont ainsi et notamment devoir résoudre la question des étuis des deux missiles trouvés à Masaka, la question étant de savoir s’ils y ont été abandonnés par les tireurs de l’APR, ce qui ramènerait l’accusation dans le camp de Paul Kagamé, ou si, après avoir abattu leur propre président, leur propre chef d’état-major et leurs propres amis, les « extrémistes » hutu les y auraient déposés afin de faire croire à la responsabilité de l’APR/FPR.
Ils vont également devoir comparer le rapport d’expertise et ses « probabilités » à ceux des témoignages contenus dans le dossier et qui donnent avec une grande précision et une impressionnante quantité de détails le lieu du tir, à savoir Masaka, ainsi que les noms des deux tireurs et des membres de leur escorte, la marque et la couleur des véhicules utilisés pour transporter les missiles depuis l’Ouganda jusqu’au casernement de l’APR situé au centre de Kigali et de là jusqu’au lieu de tir à travers les lignes de l’armée rwandaise, ainsi que le déroulé minuté de l’action.
Ce ne sera qu’à l’issue de leur enquête, au minimum dans plusieurs mois, que les juges rendront leur rapport. Jusque là, tout n’est que spéculation, désinformation, propagande, en un mot « enfumage ».
Bernard Lugan
11/01/2012
Interview d’André Guichaoua sur France 24
André Guichaoua, professeur de sociologie à l'Université Paris-I-Panthéon-Sorbonne et témoin expert auprès du TPI pour le Rwanda répond aux questions de FRANCE 24.
FRANCE 24 : Les juges français chargés de l'enquête sur l'assassinat du président rwandais Juvenal Habyarimana ont présenté de nouveaux éléments dans un rapport d’expertise. Comment l’analysez-vous ?
André Guichaoua : Il faut respecter ce rapport qui apporte des éléments inédits. Il doit être pris très au sérieux. Les juges Marc Trévidic et Nathalie Poux se sont donnés des moyens différents pour dénouer des témoignages en se rendant sur place et en s’appuyant sur des éléments scientifiques. Ces données semblent affaiblir les conclusions du juge Bruguière, qui avaient abouti au lancement en 2006 de neuf mandats d'arrêt contre des proches du président rwandais Paul Kagame. Toutefois, il faut rester prudent, car il ne s’agit pas d’une décision judiciaire définitive mais d’un rapport qui, par définition, peut être contredit, contesté ou confirmé. D’autant qu’il reste des zones d’ombres majeures et des éléments du scénario à éclaircir. Le rapport ne désigne pas, par exemple, les auteurs possibles de l’attaque. Il est donc trop tôt pour tirer des conclusions et l'affaire est loin d'être réglée.
F24 : Pourtant, Kigali s’est félicité des conclusions de ce rapport qui "rend justice"au Rwanda. Quel impact peut avoir cette volte-face judiciaire sur les relations entre la France et ce pays ?
A.G : L’impact ne pourra être que positif, même si certains ne manqueront pas de sous-entendre qu’il tombe à pic pour les deux pays qui sont engagés dans un processus de normalisation. Cependant, la fonction de ce rapport n’est pas de renforcer les relations diplomatiques entre la France et le Rwanda ou alors ce n’est plus un document judiciaire mais politique, ce qui revient à faire insulte à la justice française et à sous-entendre qu’elle est aux ordres des politiques.
F24 : Après plusieurs années de tensions, la France a renoué les liens avec le Rwanda. Quels sont les enjeux d’un tel rapprochement ?
A.G : Depuis quelques années, le Rwanda est devenu une plateforme dynamique et incontournable à l’échelle de la région des Grands Lacs. Au point de jouer un rôle prépondérant sur le plan économique, notamment en matière d’investissements et d’échanges. La France ne peut rester à l’écart de cette région. Au plus fort de la crise diplomatique, Kigali avait fait en sorte que ses voisins ainsi que les pays de la sphère africaine anglophone -du Kenya à l’Afrique du Sud-, soient réservés à l’égard de Paris. Les Français ont toujours du mal à faire entendre leur voix dans certaines régions du continent, tant le dossier rwandais contribue à brouiller leur image. En outre, Paris reste soucieux de la stabilisation de la RD Congo. Or, l’Elysée sait parfaitement que rien ne peut se faire dans ce pays sans la bienveillance du Rwanda, qui peut jouer au choix, un rôle de stabilisateur ou de perturbateur. Autant de raisons qui ont poussé au réchauffement entre les deux pays.
Un rapport d'expertise français sur l'attentat du président rwandais Habyarimana, dévoilé mardi, exonère implicitement le camp tutsi. André Guichaoua, témoin expert auprès du TPI pour le Rwanda, analyse pour FRANCE 24 ce revirement judiciaire.
Par FRANCE 24 (texte)
> Un rapport d'expertise français sur l'attentat du 6 avril 1994 contre l'avion du président hutu Juvenal Habyarimana, dévoilé mardi, exonère les sept proches de l'actuel chef d'État Paul Kagame encore inculpés en France pour leur participation présumée à cet assassinat. Une attaque qui est considérée comme l'élément déclencheur du génocide rwandais. Cette réorientation de l’enquête pourrait ouvrir la voie au règlement du contentieux politico-diplomatique entre Paris et Kigali, après la détente amorcée il y a deux ans.
André Guichaoua, professeur de sociologie à l'Université Paris-I-Panthéon-Sorbonne et témoin expert auprès du TPI pour le Rwanda répond aux questions de FRANCE 24.
FRANCE 24 : Les juges français chargés de l'enquête sur l'assassinat du président rwandais Juvenal Habyarimana ont présenté de nouveaux éléments dans un rapport d’expertise. Comment l’analysez-vous ?
André Guichaoua : Il faut respecter ce rapport qui apporte des éléments inédits. Il doit être pris très au sérieux. Les juges Marc Trévidic et Nathalie Poux se sont donnés des moyens différents pour dénouer des témoignages en se rendant sur place et en s’appuyant sur des éléments scientifiques. Ces données semblent affaiblir les conclusions du juge Bruguière, qui avaient abouti au lancement en 2006 de neuf mandats d'arrêt contre des proches du président rwandais Paul Kagame. Toutefois, il faut rester prudent, car il ne s’agit pas d’une décision judiciaire définitive mais d’un rapport qui, par définition, peut être contredit, contesté ou confirmé. D’autant qu’il reste des zones d’ombres majeures et des éléments du scénario à éclaircir. Le rapport ne désigne pas, par exemple, les auteurs possibles de l’attaque. Il est donc trop tôt pour tirer des conclusions et l'affaire est loin d'être réglée.
F24 : Pourtant, Kigali s’est félicité des conclusions de ce rapport qui "rend justice"au Rwanda. Quel impact peut avoir cette volte-face judiciaire sur les relations entre la France et ce pays ?
A.G : L’impact ne pourra être que positif, même si certains ne manqueront pas de sous-entendre qu’il tombe à pic pour les deux pays qui sont engagés dans un processus de normalisation. Cependant, la fonction de ce rapport n’est pas de renforcer les relations diplomatiques entre la France et le Rwanda ou alors ce n’est plus un document judiciaire mais politique, ce qui revient à faire insulte à la justice française et à sous-entendre qu’elle est aux ordres des politiques.
F24 : Après plusieurs années de tensions, la France a renoué les liens avec le Rwanda. Quels sont les enjeux d’un tel rapprochement ?
A.G : Depuis quelques années, le Rwanda est devenu une plateforme dynamique et incontournable à l’échelle de la région des Grands Lacs. Au point de jouer un rôle prépondérant sur le plan économique, notamment en matière d’investissements et d’échanges. La France ne peut rester à l’écart de cette région. Au plus fort de la crise diplomatique, Kigali avait fait en sorte que ses voisins ainsi que les pays de la sphère africaine anglophone -du Kenya à l’Afrique du Sud-, soient réservés à l’égard de Paris. Les Français ont toujours du mal à faire entendre leur voix dans certaines régions du continent, tant le dossier rwandais contribue à brouiller leur image. En outre, Paris reste soucieux de la stabilisation de la RD Congo. Or, l’Elysée sait parfaitement que rien ne peut se faire dans ce pays sans la bienveillance du Rwanda, qui peut jouer au choix, un rôle de stabilisateur ou de perturbateur. Autant de raisons qui ont poussé au réchauffement entre les deux pays.
Attentat de Kigali:"la vérité a gagné"
Point de vue | LEMONDE.FR | 31.01.12 | 09h19 • Mis à jour le 31.01.12 | 09h19
par Filip Reyntjens, professeur à l'Université d'Anvers et auteur de Rwanda. Trois jours qui ont fait basculer l'histoire (Paris, L'Harmattan, 1995)
Le 10 janvier dernier, les juges Trévidic et Poux ont communiqué aux parties un rapport d'expertise sur la destruction en vol, le 6 avril 1994, de l'avion présidentiel rwandais, événement déclencheur du génocide. Il ne s'agit pas d'un rapport des juges, mais d'un important élément versé au dossier d'instruction qui contient de très nombreuses autres informations.
Il n'est pas étonnant que les avocats des personnes mises en examen, sept officiers de l'armée rwandaise, aient relevé, lors d'une conférence de presse, les éléments du rapport qui semblent favorables à leurs clients, qu'ils en aient donné une lecture sélective et qu'ils aient affirmé que “la vérité a gagné”. Il est normal également que le gouvernement rwandais ait accueilli le rapport avec satisfaction et affirmé que cette “vérité scientifique” met un terme aux accusations portées contre lui.
Ce qui est nettement moins normal est la façon dont la presse et certains autres commentateurs ont immédiatement tiré des conclusions péremptoires et définitives, alors qu'ils n'avaient pas lu le rapport, couvert par le secret de l'instruction, et qu'ils ne pouvaient se baser que sur ce que les avocats des mis en examen en aient dit et, peut-être, sur leur propre intime conviction. Ils font ainsi dire au rapport ce qu'il ne dit pas, en l'occurrence que l'attentat a été commis par les FAR de Habyarimana. Des propos parfois très durs et définitifs ont été tenus. Ceux qui ont osé suggérer que le FPR pourrait être derrière l'attentat sont accusés de négationnisme et ceux qui n'adhèrent pas à ce qui semble être soudainement devenu politiquement correct sont violemment pris à partie, voire même intimidés. Ainsi, les avocats des mis en examen annoncent qu'ils vont porter plainte pour "tentative d'escroquerie au jugement en bande organisée". Certaines de ces affirmations pourraient bien avoir pour but d'orienter la suite de l'instruction, puisque, maintenant que "la vérité est connue", il serait plus difficile pour les juges de conclure à une autre vérité.
Ayant fait des recherches sur cette affaire, j'ai été fort sollicité par les médias qui souhaitaient entendre mes commentaires. J'ai systématiquement refusé de me prononcer, puisque je ne pouvais commenter un rapport que je n'avais pas lu. Maintenant que le rapport d'expertise est disponible grâce à une fuite dont j'ignore l'origine, une analyse peut être proposée. Elle débouche sur des conclusions bien moins tranchées que celles qu'on a pu entendre ces dernières semaines.
Le rapport d'expertise tente de donner des réponses à deux questions principalement : l'endroit d'où les missiles ont été tirés et le type des missiles utilisés. Deux données techniques autorisent les experts à désigner les endroits de tir les plus probables: d'une part, le point d'impact du missile qui a touché l'avion, d'autre part des données acoustiques sur le bruit du souffle de départ des missiles que des témoins ont entendu. Notons que l'expert acousticien ne s'est pas rendu sur les lieux, mais a effectué une simulation sur un terrain militaire en France. Quant à l'endroit où l'avion a été touché, les experts se basent sur une approche normale, alors que l'avion aurait pu être dévié de sa trajectoire par le premier missile ou que le pilote aurait pu effectuer une manœuvre d'évitement, possibilité d'ailleurs signalée dans le rapport. Sur cette double base technique, l'expertise privilégie deux endroits à l'intérieur du domaine militaire de Kanombe, le cimetière et une position en bas du cimetière, tout en notant que la zone Masaka se situe dans le prolongement des endroits retenus.
Les experts estiment également que la position de Masaka est la meilleure de celles étudiées et que celles retenues offrent une probabilité d'atteinte de l'avion moins élevée, mais qu'elle était suffisante pour que, sur les deux missiles tirés, l'un d'eux puisse toucher l'avion. Plusieurs points doivent être notés à ce sujet. D'abord, contrairement à ce qu'ont affirmé de nombreux commentateurs, ces endroits ne se trouvent pas à l'intérieur du camp militaire de Kanombe (ce qui en toute probabilité désignerait les FAR), mais à la lisière d'un vaste domaine militaire d'une centaine d'hectares. Ce domaine n'était ni clôturé ni gardé. Les experts estiment en outre que le périmètre de lancement pourrait s'étendre vers l'Est ou le Sud, de l'ordre d'une centaine de mètres voire plus, ce qui situerait l'endroit de tir en dehors du domaine militaire.
Ensuite, deux importants témoins cités dans le rapport ont vu les traînées des missiles à travers la baie vitrée à l'arrière de la maison qui est située à la limite du domaine et qui est orientée vers la vallée de Masaka. Dans une déposition faite devant l'auditorat militaire belge le 13 avril 1994, une semaine après les faits, le colonel médecin Daubresse déclare qu'il a vu "regardant en direction de l'est (c'est-à-dire les environs de Masaka), monter de la droite vers la gauche, un projectile propulsé par une flamme rouge-orange" à une distance maximale de cinq km et une distance minimale de un km (les deux endroits retenus par les experts se situent à 116 et 203 mètres respectivement de la maison). Cette observation est confirmée le même jour par son collègue le colonel médecin Pasuch. Ces deux témoins ne situent donc pas le départ des missiles à l'intérieur du domaine militaire, mais dans la direction de la vallée de Masaka.
Enfin, puisque le lieu dit "La Ferme" dans la vallée à côté de Masaka a été cité comme lieu de départ des missiles, il est étonnant qu'aucun témoin de Masaka n'ait été entendu par les experts ni dès lors que leurs déclarations aient été vérifiées du point de vue acoustique. Or en octobre 1994 des témoins de Masaka m'ont dit avoir vu les missiles partir des environs de "La Ferme", et cela à un moment où ni eux ni moi ne nous rendions compte de l'enjeu que constitue l'endroit de départ des tirs. On constate donc que l'expertise technique ne correspond pas forcément aux observations de témoins oculaires, et il appartiendra à l'instruction d'évaluer la force probante de ces données contradictoires.
Quant aux missiles utilisés, le rapport d'expertise conclut, par un processus d'élimination, à la probabilité qu'il s'est agi de SA16 d'origine soviétique. Les experts soulignent que leur conclusion n'est pas influencée par la découverte, près de "La Ferme" quelques semaines après l'attentat, de deux tubes de lancement de missiles SA16. Les experts notent que 50 à 60 heures de formation sont nécessaires pour pouvoir se servir de ces armes et qu'un novice ne peut pas mettre en œuvre un tel système. Or les anciennes FAR ne possédaient pas de missiles sol-air (elles avaient en vain tenté d'en acquérir), alors que le FPR s'en était servi pendant la guerre. Le juge Bruguière avait déjà établi que les missiles dont les lanceurs ont été trouvés près de "La Ferme" avaient été vendus par l'Union soviétique à l'Ouganda. Mes sources haut placées dans l'armée ougandaise affirment qu'ils faisaient partie d'un lot plus tard cédé au FPR.
Ces quelques constats montrent simplement que ceux qui ont affirmé qu'avec le rapport d'expertise, "la vérité est connue" aiment les histoires simples. Même si je pense toujours que les faisceaux d'indications désignent plutôt le FPR que les FAR comme auteur de l'attentat, je ne prétends pas connaître la vérité. Ce sera aux juges Trévidic et Poux de décider, à l'issue de leur instruction, sur base de tous les éléments du dossier et –surtout? en toute indépendance, si oui ou non il sera nécessaire de transmettre le dossier pour poursuites éventuelles. Puisque le gouvernement rwandais a salué le sérieux des deux juges, il faut espérer que leur décision mettra fin à une controverse vieille de près de 18 ans.
Rwanda : les idiots utiles de Kagame
Rony Brauman, Jean-Hervé Bradol et Claudine Vidal
Les découvertes du juge Trevidic ont relancé la polémique sur le Rwanda, une partie de la presse exonérant Kagame de ses responsabilités passées et présentes. « De tout temps, les conteurs comme leurs publics ont préféré les histoires où les bons combattent les méchants plutôt que celles où des salauds en affrontent d'autres » : Rony Brauman, ex-président de Médecins sans frontières, Jean-Hervé Bradol ( Fondation Médecins sans frontières) et Claudine Vidal (CNRS), tentent de mettre en lumière les véritables enjeux des réactions à l'expertise balistique du juge Trevidic.
Depuis dix-huit ans, des centaines de milliers de morts, rwandais et congolais, sont imputables au Front patriotique rwandais (FPR) mais aucun de ses membres n'a été condamné pour ces faits. Les sources existent, elles sont connues. Comment expliquer une telle absence de réponse face à ce qui peut être considéré comme des crimes contre l'humanité ? La quasi-unanimité de la presse française sur les prétendues conclusions du rapport balistique commandé par les juges français chargés d'instruire la plainte des familles dont les membres sont morts dans l'attentat contre l'avion du président Habyarimana, le 6 avril 1994, fournit une nouvelle opportunité de comprendre comment le régime de Kigali assure son impunité.
Voir la suite de l’article sur le site de Marianne (cliquez ici) Rwanda : les idiots utiles de Kagame
"Ignominieux" : réaction de Stephen Smith à l'article de Libération du 11 Janvier 2012
Stephen Smith, Chargé de l'Afrique à «Libération» de 1988 à 2000, aujourd'hui professeur à l'université de Duke, aux Etats-Unis
«Irréfutable». Ce mot, qui a barré la une de Libération le 11 janvier, m'est resté en travers de la gorge. Non pas, comme le présument les auteurs des articles qui me citent nommément, parce que je ferais partie «des experts, des journalistes et des responsables français qui ont dû se sentir mal à l'aise» au lendemain de la présentation, au palais de justice de Paris, du rapport d'enquête sur l'attentat contre l'avion présidentiel qui, le 6 avril 1994, donna le signal du génocide au Rwanda.
Mais pour une raison que les ossements humains coiffés d'un crâne au-dessous de cette une sans appel viennent frapper d'indécence : l'expertise n'apporte aucune certitude. Non seulement elle ne nous apprend pas qui a déclenché l'extermination des Tutsis, mais surtout inclure parmi les suspects Paul Kagamé et le Front patriotique rwandais (FPR) ne mérite pas l'opprobre «négationniste» que certains, à Libération, jettent sur ceux qui ne pensent pas comme eux.
Je me félicite du travail des juges parisiens, qui relancent une enquête que le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) n'a jamais voulu mener. Cependant, chercher des preuves matérielles si longtemps après les faits, qui plus est dans le champ de mines politique que sont les relations franco-rwandaises, n'est pas tâche facile. Au bout de 314 pages, le rapport d'experts conclut que «la zone de tir la plus probable» pour les deux opérateurs de missiles ayant visé le Falcon-50 est le site de Kanombé, qui abritait le camp de la Garde présidentielle. Les tireurs se trouvaient-ils à l'intérieur ou à l'extérieur de l'enceinte du camp militaire jouxtant la résidence présidentielle ? Le rapport ne le dit pas.
L'élément nouveau est que Kanombé conforte à la fois l'angle de tir et deux témoignages au sujet du bruit de départ des missiles sol-air.
Ce qui n'est pas le cas de la ferme de Masaka, trop éloignée pour que ces témoins puissent avoir entendu les tirs. Il s'agit là d'une information importante car, à l'évidence, prendre position autour d'une ferme abandonnée ou aux abords, sinon à l'intérieur du camp de la Garde présidentielle, ce n'est pas pareil - en particulier pour les ex-rebelles du FPR. Mais cet indice efface-t-il tous les autres éléments d'instruction accumulés par la justice française depuis 1998 ?
Le régime du général Kagamé cherche à accréditer cette idée en exaltant une «vérité scientifique», qui désignerait comme seuls coupables possibles des Hutus extrémistes. Or, le rapport d'experts confirme, par exemple, que les missiles tirés étaient des IGLA1-SA 16, de fabrication russe. L'armée ougandaise, l'alliée du FPR, en disposait, contrairement aux Forces armées rwandaises.
Le rapport précise que «ce n'est pas un "amateur" ou un néophyte qui peut utiliser correctement ces missiles». Il indique qu'il faudrait 70 tirs d'entraînement, soit 50 à 60 heures d'instruction, «pour devenir un tireur opérationnel». Il faudrait donc croire que, dans une armée ne disposant pas de ce type de matériel, un groupe de conjurés se serait procuré cet armement, et se serait entraîné avec en toute discrétion, pour tuer son commandant en chef suprême, qui résidait en son sein et que ses galonnés fréquentaient au quotidien.
L'éditorial invoque «des officiers mis à la retraite, membres du clan mafieux familial, qui gravitaient autour du chef de l'Etat». Est-ce à dire que le président Habyarimana était un si fervent partisan de la paix qu'il avait mis à pied des membres de sa famille hostiles au partage du pouvoir avec le Front patriotique rwandais (FPR) ? Et que ces intimes ont préféré l'abattre en vol plutôt que dans son sommeil ? Finalement, la France aurait donc eu raison de soutenir à fond l'ancien chef de l'Etat. Les exterminateurs ont dû faire sauter ce verrou pour pouvoir passer à l'acte.
Il m'est reproché d'avoir été «l'un des premiers à incriminer sans preuves le FPR», dans Libération, dès juillet 1994. J'aurais ainsi poussé la porte pour d'autres «négationnistes» tels que André Guichaoua, expert témoin du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), professeur à la Sorbonne et auteur d'un ouvrage de référence (1). C'est ignominieux. En vérité, en se reportant à mon article, on constaterait qu'il examinait plusieurs hypothèses, dont celle de la responsabilité des Hutus extrémistes, sans s'autoriser à conclure «à l'ombre d'un génocide». Dix-sept ans plus tard, j'en suis toujours là. Même si je pense que l'hypothèse du FPR reste la plus plausible, je continue à chercher, faute de preuves… irréfutables. J'aimerais beaucoup que mon ancien journal fasse de même.
(1) «Rwanda, de la guerre au génocide. Les politiques criminelles au Rwanda» (1990-1994), éd. La Découverte, 2010.
source cliquez ici Rwanda : des preuves sans conclusions - Libération
vérité « irréfutable », vraiment ?
Alma Rodinson, journaliste indépendant, remet en cause l’interprétation dominante des expertises concernant l’attentat contre l’ancien président rwandais qui a donné le signal du génocide de 1994.
Article paru dans
Politis n° 1187
Les 11 et 12 janvier derniers, Libération et le Monde nous « révélaient » le mot de la fin concernant l’attentat contre l’avion de l’ancien président rwandais le 6 avril 1994 : « Irréfutable » pour Libération, « Une vérité qui dérange la France », selonle Monde. L’expertise technique, commandée par les juges antiterroristes français et présentée aux avocats des parties le 10 janvier, accuserait les extrémistes hutus et leurs supposés alliés. Sauf qu’à y regarder de plus près, c’est le point de vue de Kigali que cette presse a pris pour argent comptant. Seule la BBC, le 11 janvier, a donné les diverses interprétations des avocats.
Si Libération et le Monde s’étaient donné la peine de recouper l’info, ils auraient interrogé par exemple l’avocat d’une des familles des pilotes, à l’origine de la plainte. Lequel avocat a une toute autre interprétation du rapport. Car le dossier technique ne prétend aucunement révéler l’identité des tireurs.
D’autre part, si le site de Kanombe, privilégié par les experts comme zone de lancement des missiles, peut en effet mener à l’intérieur d’un camp militaire hutu, il peut également conduire à l’extérieur. Peut-on d’ailleurs raisonnablement imaginer que les extrémistes hutus auraient « signé » leurs tirs depuis l’une de leurs bases ? D’autant que l’avantage des missiles portés à l’épaule est précisément leur maniabilité. On ne peut donc exclure des infiltrations de la zone par le FPR. Les forces de l’ONU n’ont-elles pas constaté des brèches dans la clôture du cantonnement du FPR à Kigali à cette époque ? La seule évocation de Kanombe ne démontre donc rien.
Surtout, l’expertise, faute de traces matérielles après presque deux décennies écoulées, s’est appuyée essentiellement sur des témoins fournis par le régime rwandais, les témoins d’autres pistes ayant été écartés par les autorités comme cela avait déjà été le cas lors de l’enquête britannique [1]. D’autre part, pourquoi les témoins de Masaka, lieu qui pointerait plutôt la piste FPR, ont-ils été écartés ? Pourquoi l’expertise acoustique, sur laquelle la partie balistique se fonde, a-t-elle était faite à distance, depuis la France ? On ne sait comment ces pratiques ont pu être acceptées par les experts, ni surtout le crédit que leur accorderont les juges dans leurs conclusions. Mais il est certain que les parties civiles ont de quoi demander une contre-expertise dans un délai de trois mois. La propagande qui tente d’occuper le terrain est d’autant plus douteuse que la même expertise confirme que les missiles sont des SA 16, armes soviétiques qui mènent plutôt en Ouganda, où le FPR était basé à l’époque.
Dans l’ensemble du dossier, le rôle des témoins indépendants pèse lourd. Même s’il y a eu deux ou trois défections, des dissidents du FPR de plus en plus nombreux accusent Kagamé, y compris des ex-intimes de celui-ci. Tandis qu’on ne trouve nul ex-extrémiste hutu, libre de parole, pour accuser son camp depuis 1994...
Pourquoi cet unilatéralisme péremptoire de la presse française ? Sans doute parce que la stratégie du régime de Kigali est très efficace, sur le modèle israélien, avec une exploitation émotionnelle du génocide des Tutsis. Ce qui a, jusqu’à présent, réussi à faire oublier par la justice internationale les graves accusations portées contre Kagamé. Il l’a dit lui même : « Nous utilisons la communication et l’information sur la guerre mieux que quiconque. Nous avons trouvé un nouveau moyen de procéder » [2]. Kagamé est d’autant plus motivé qu’il joue son avenir : comment conserver l’image du sauveteur s’il est accusé d’avoir été le détonateur du génocide ?
Ce qui compte désormais, c’est la réconciliation officielle entre Paris et Kigali. Laquelle commença dès l’arrivée de Sarkozy à la présidence et de Kouchner aux Affaires étrangères. Kagamé veut la mettre à profit pour obtenir la disculpation de ses proches dans l’affaire de l’attentat. Pour le président français, il n’est pas très difficile de mettre « les erreurs d’appréciation » de la France au Rwanda sur le compte de ses prédécesseurs, tout en envisageant de retrouver un rôle en Afrique centrale. Les attaques rwandaises contre le rôle de la France peuvent aujourd’hui s’estomper au prix d’une entente cynique. Ainsi, tout en expiant sa faute passée (et toujours mal explicitée), la France entame une nouvelle relation avec un des pires dictateurs de la planète, sous la bénédiction d’une certaine presse et des faux amis du Rwanda.
[1] Philip Reyntjens, dans la critique du rapport Mutsinzi dans « l’Annuaire des Grands Lacs 2010-11 », éd. l’Harmattan.
[2] Conférence à Oxford le 28 mai 1998, citée par Gérard Prunier dans son ouvrage « Africa’s world war ».
source cliquez ici : Politis
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